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François Héran : « Le terme d’expatrié n’est qu’une variante chic du terme d’émigré » premium

Par Maël Narpon | Publié le 19/12/2021 à 18:00 | Mis à jour le 29/12/2021 à 12:08
Photo : Collège de France
Photographie de François Héran

Sujet ô combien sensible et véritable enjeu des débats qui s’annoncent à l’approche de l’élection présidentielle 2022, l’immigration représente un phénomène qui touche également les Français expatriés à l’étranger que nous sommes ou avons été.

 

Le sociologue et démographe François Héran, qui traite la question en long, en large et en travers dans son ouvrage Parlons immigration en 30 questions réédité pour la 3ème fois en novembre 2021, a accepté de répondre à nos questions afin d’aborder l’épineux sujet de l’immigration.

 

Comment décririez-vous cet ouvrage ?

Cet ouvrage appartient à la collection Doc' en poche de la Documentation française qui est une collection déjà très riche et qui a vraiment l'habitude de faire appel aux spécialistes les plus confirmés. La liste des auteurs est assez impressionnante, donc nous sommes évidemment très honorés d'être convoqués par la Documentation française pour faire le point sur des questions de société qui sont souvent des questions sensibles. Nous savons bien que l'immigration est un sujet qui est particulièrement important en cette période de campagne présidentielle.

 

Livre Parlons immigration en 30 questions

 

Avec cette troisième édition, l’idée était de refondre complètement l'ouvrage et d’actualiser les données. Cela a été très contraignant, mais je pense que pour les lecteurs, ce livre est très didactique parce que vous avez une trentaine de questions. Sur la page de gauche, se trouve la question, avec des sous titres qui commencent déjà à y répondre. Et sur la page de droite, se trouvent des compléments d'information, des encadrés, des statistiques, des graphiques, etc. Cela se veut donc aussi lisible que possible.

 

En quoi était-il important de faire cette réédition, notamment dans le contexte actuel ?

L'édition précédente remontait déjà à cinq ans en arrière, la crise des réfugiés de 2015 venait à peine de commencer. J'avais déjà pu en parler, mais là, évidemment, quelques années plus tard, nous avons non seulement des éléments statistiques, mais aussi des éléments qualitatifs et juridiques qui nous permettent de dresser un bilan des années écoulées.

L'immigration est un sujet qui se renouvelle tout le temps et qui est plein d'imprévus. Nous observons des mouvements migratoires tout à fait inattendus, dont personne n'avait deviné l'ampleur quelques années auparavant. Je pense à l'exode des Vénézuéliens, à celui des Rohingyas en Birmanie, à la fermeture des frontières de l'Europe pour les exilés qui viennent de Syrie, du Proche-Orient, de la Corne de l'Afrique ou encore aux tentatives de traversée de la Méditerranée.

Cela permet de resituer la France dans un contexte plus large qui nous permet de sortir d’un débat qui, je crois, aboutit à des idées fausses

Je suis frappé par le fait que le débat français sur l'immigration est très franco-français. Or, nous avons maintenant de plus en plus de données internationales qui viennent d'Eurostat, l'office statistique de l'Union européenne, de l’OCDE ou de la Division de la population des Nations Unies. Ces trois organismes s’améliorent chaque année et je suis vraiment très impressionné par la progression de la qualité. Ils publient des données comparatives sur l'intensité de l'immigration, sur la répartition des demandes d'asile, sur la répartition des protections accordées aux réfugiés, etc. Cela permet de resituer la France dans un contexte plus large qui nous permet de sortir d’un débat qui, je crois, aboutit à des idées fausses.

 

Y avait-il une volonté de déconstruire les idées reçues sur l'immigration ?

Dès qu'on essaie d'objectiver les réalités, nous sommes fatalement amenés à déconstruire les idées reçues, notamment en raison de ce qui se dit en ce moment dans le débat public en France. Il y a peu, au moment où un tiers de l’opinion publique était partagé entre Marine Le Pen et Eric Zemmour, l’OCDE publiait son rapport annuel sur l'état de la migration internationale à travers les pays occidentaux.

De ce rapport est ressorti que le taux d'immigration supplémentaire que nous recevons chaque année, place la France très nettement en dessous de la moyenne des pays occidentaux, malgré l’augmentation du nombre de demandeurs d’asile ces dernières années.

Nous ne sommes pas le premier pays d'Europe par la pression migratoire, contrairement à une idée reçue extrêmement répandue

De même, un schéma dans le livre rappelle que le taux de naturalisation, le pourcentage d'étrangers qui chaque année accèdent à la nationalité française, y compris par mariage, se situe très en dessous de ce qui se pratique dans les pays scandinaves, aux Etats-Unis, au Canada, etc. Nous ne sommes donc pas le premier pays d'Europe par la pression migratoire, contrairement à une idée reçue extrêmement répandue. Il est vraiment important d’avoir cette dimension comparative, dans laquelle j’inclus également l’émigration des Français vers l’étranger.

 

Que pouvez-vous nous dire sur l’expatriation des Français vers l’étranger ?

Nous avons maintenant de plus en plus de données sur l'importance de la migration des Français à l'étranger. L'OCDE, par exemple, regarde dans tous les recensements du monde où sont les Français, où sont les Italiens, où sont les Allemands, où sont les Américains, etc.

En compilant toutes ces données à travers le monde, nous remarquons qu'il y a eu une émigration, une expatriation - il s'agit de la même chose - des Français diplômés du supérieur à l’étranger très inférieure à celle qu'on observe en Grande-Bretagne, par exemple. Grosso modo, 2-3% des diplômés du supérieur vivent à l'étranger.

Nous sommes un des cinq pays au monde recevant le plus d'étudiants étrangers

En Allemagne, ce chiffre tourne autour de 8% et au Royaume-Uni, il avoisine les 13%, car le monde anglophone est beaucoup plus vaste et attire les diplômés de façon beaucoup plus intense que le monde francophone. Concernant les étudiants internationaux, nous sommes un des cinq pays au monde recevant le plus d'étudiants étrangers, mais le nombre d'étudiants français qui vont étudier à l'étranger est quatre fois moindre.

 

Pourquoi les Français s'établissant à l'étranger sont-ils considérés comme des expatriés, et non comme des immigrés ?

À l'origine, le terme d’expatrié a été utilisé à partir des années 60-70 et concernait les personnes faisant leur service militaire à l’étranger. Un expatrié était quelqu'un qui, au sein d'une organisation comme celle du service militaire civil ou au sein d'une grande entreprise, passait quelques années à l'étranger, et pouvait revenir ensuite.

Aujourd’hui, on considère qu'expatrié est purement et simplement un synonyme plus noble d'émigré

Aujourd’hui, on considère qu'expatrié est purement et simplement un synonyme plus noble d'émigré. Les ressorts de l'expatriation sont les mêmes que ceux de l'immigration : améliorer sa condition, essayer d'améliorer son capital humain, ses compétences, profiter d'un niveau de vie qui pourrait être plus bas dans tel ou tel pays. Seul le langage utilisé diffère, le terme d'expatrié n'est ainsi qu'une variante chic du terme d'émigré.

Dans le cas des expatriés, on va parler de recherche de l’aventure, d'intérêt pour d'autres cultures, etc. Alors que les immigrés sont rangés dans des catégories du type « regroupement familial », « migration économique », « migration de refuge », qui sont des motivations a priori moins subjectives, moins exaltantes, moins romancées que celles attribuées volontiers aux expatriés.

 

Quel a été l'impact du covid-19, que ce soit en plein coeur de la pandémie ou par la suite ?

Il y a eu un impact à plusieurs niveaux. Les guichets étant fermés, les personnes qui attendaient que leur dossier soit traité ont dû patienter, provoquant ainsi une baisse d’à peu près 20% des entrées d'étrangers en France au cours de l'année 2020. Une baisse qui a été beaucoup plus importante dans d'autres pays, de l'ordre de 40 à 60%. Ainsi, la France a été plutôt bonne dans la continuité des services dans le passage à la dématérialisation pour traiter les dossiers.

Le deuxième impact est que le Covid nous a révélé un certain nombre de choses sur la structure des migrations. A la suite du Covid, des économistes européens se sont intéressés à l'importance des immigrés dans ce qu'on a appelé "les emplois essentiels". La Commission européenne a dressé, forcément de façon quelque peu arbitraire, la liste des emplois dits essentiels. Parmi ces métiers, nous retrouvons tout ce qui concerne la production alimentaire pour le marché, le nettoyage, le gardiennage, la distribution alimentaire, la sécurité et aussi les technologies de l’information et de la communication, essentielles au bon fonctionnement d’une société.

Une partie de l'opinion publique a pris la mesure du rôle essentiel que jouent les immigrés dans le fonctionnement quotidien de la société

J'ai ainsi dressé un graphique que je crois tout à fait éloquent dans le cas de la France sur l’importance de l'immigration dans les emplois essentiels qui constituent des emplois auxquels ils ont accès sans que le capital culturel familial leur barre la route. Il suffit d'être compétent, de savoir se débrouiller, et de connaître la mécanique en quelque sorte.

Dans un autre graphique, on s’aperçoit que les réactions de l'opinion française ont changé avec le Covid. La part des personnes persuadées que les étrangers ne font pas d'effort pour s'intégrer, qui était quasiment de 60%, a chuté fortement pour la première fois dans l'histoire de ce sondage. Une partie de l'opinion publique a pris la mesure du rôle essentiel que jouent les immigrés dans le fonctionnement quotidien de la société.

 

Quel est l'enjeu de votre ouvrage à l'approche de l'élection présidentielle?

L'enjeu n'est pas de trancher le débat, ni de dicter des prises de position. Ce n'est pas du tout l'esprit de la collection Doc’ en poche. L'enjeu est de fournir aux protagonistes du débat une documentation précise et objective sur l'ampleur de l'immigration, sur la place de la France dans le paysage européen ou dans le paysage mondial et sur les ressorts de l'immigration. Je n'élude donc pas les questions sensibles, qu’une section traite à la fin de l’ouvrage.

J'expose les thèses en présence et c'est au lecteur ensuite de se faire une opinion

Cependant, je fournis des données dans chaque cas. J'expose les thèses en présence et c'est au lecteur ensuite de se faire une opinion. Je pense qu'en démocratie, il faut être aussi pluraliste que possible. La démocratie ne consiste pas à enregistrer à un moment donné l'état de l'opinion publique, comme on le croit souvent. Elle est représentative et délibérative, ce qui veut dire qu'avant de prendre des positions et des décisions, il faut s'informer le plus possible, peser le pour et le contre pour pouvoir objectiver les problèmes.

Il y a une exigence dans la collection Doc’ en poche qui est excellente, car elle consiste à ne rien dire qui ne puisse être étayé par des collectes de données ou par des données juridiques, car il est important de connaître les textes internationaux qui encadrent tel ou tel mouvement migratoire.

 

A votre avis, quelles seront les conséquences du changement climatique en termes de migration ?

Même si ce n’est pas simple, nous savons que les changements climatiques et les migrations qu’ils engendrent peuvent être de deux types. Il y a des changements climatiques progressifs, comme la sécheresse, ou la montée des eaux, et il y a aussi des catastrophes (ouragans, inondations, séismes) qui sont des phénomènes beaucoup plus ponctuels. Il faut ainsi différencier migrations climatiques (liées aux changements progressifs) et migrations environnementales (liées aux phénomènes ponctuels).

Nous n'avons pour l’instant pas de données massives qui indiqueraient que les déplacements de population consécutifs à des changements climatiques progressifs entraineraient vraiment des déplacements de migration internationale

Nous n'avons pour l’instant pas de données massives qui indiqueraient que les déplacements de population consécutifs à des changements climatiques progressifs entraineraient vraiment des déplacements de migration internationale, et pas un simple retrait vers l'arrière des terres. Nous n'avons pour l’heure pas non plus d'équivalent dans le domaine climatique des migrations massives provoquées par les conflits et les guerres.

Une partie de ces migrations climatiques sont aussi des migrations économiques, la frontière entre les deux n'est pas facile à tracer. Un certain nombre de recherches ont été menées à ce sujet mais elles ne sont pas faciles à réaliser car elles consistent en général à utiliser des données de satellites pour voir dans des régions du monde comment ont progressé le climat et les surfaces cultivées. Pour qu'une corrélation soit établie entre la dégradation du climat et des déplacements de population, il faut que les choses soient étudiées au moins sur une vingtaine d'années, pas sur 3-4 ans.

 

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Mael Narpon - journaliste junior Londres

Maël Narpon

Diplomé d'une licence de sociologie à Pau et à Athènes, il intègre ensuite l'IEJ Londres. Il effectue un stage avec lepetitjournal.com Londres puis rejoint l'édition internationale en tant qu'alternant dans le cadre d'un Master à l'IEJ Paris.
3 Commentaire (s) Réagir
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DASDAS lun 20/12/2021 - 15:31

Il ne faut pas tout mélanger car tout n'est pas comparable, émigré, immigré, expatrié, résident à l'étranger, etc. Je ne me suis jamais senti émigré ou immigré en étant expatrié dans un premier temps puis résident à l'étranger dans un deuxième temps. J'ai fait des études pour travailler à l'étranger car tel était mon envie. J'ai été embauché par une société française pour laquelle j'ai eu un poste à l'étranger une quinzaine d'années durant dans différents pays (Irak, Libye, Algérie, Moyen Orient). Je partais dans ces pays avec une mission, un poste défini, payé et indemnisé par l'entreprise qui m'embauchait. J'étais intégré, accepté avec femme et enfants. J'étais pourtant un expatrié. A ma retraite, je me suis installé hors Europe et je suis maintenant résident français à l'étranger. Je n'ai pas quitté la France parce qu'il n'y avait rien pour moi, je suis parti avec ma femme française pour vivre notre choix. Nos enfants et leur famille vivent en France et nous les voyons souvent. Chaque émigré ou immigré, expatrié ou résident à l'étranger n'est pas forcément animé par la même raison que son voisin pour choisir ou subir. Alors ne mélangeons pas tout

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arturpio@cyberkit.com lun 20/12/2021 - 01:55

Ce que M Héran ignore (volontairement ?), c'est le caractère de cette immigration, peu importe comment on l'appellera : expatriation, migration ou immigration.

Nous, les français qui vivons dans un autre pays, nous n'y arrivons pas pour coloniser, envahir, changer la civilisation ou remplacer les populations autochtones. Nous arrivons, nous nous faisons très petits, discrets et nous essayons de nous intégrer au mieux tout en respectant les us et coutumes de pays d'accueil. Nous ne critiquons pas ses habitants, la politique locale, nous ne pillons pas des systèmes sociaux, nous ne demandons pas à vivre dans les HLM, nous ne tuons pas des locaux avec des kalachnikov, nous n'égorgeons pas des moines dans les temples, nous n'écrasons pas les foules avec des camions et nous ne sommes as revendicatifs. Nous ne sommes pas chez nous.

C'est toute la différence par rapport à l'invasion que vit la France actuellement. Différence essentielle!

 

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Julo lun 20/12/2021 - 16:33

Exactement je vous donne raison a 10000 %, ce Monsieur Héron n'as rien compris , il a pas inventé le fil a couper le beurre en tout les cas . Et sa revue, il peut se la garder , ou l'offrir aux migrants pour se torcher le ...... ;-)

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